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Le Médecin Spécialiste
Organe du Groupement des Unions Professionnelles Belges de Médecins Spécialistes
N° spécial - Février 2006 Précédent Sommaire Suivant
 


III. 6. Débat autour de l'euthanasie: direction Soylent Green ?

 

En octobre 2004, la commission parlementaire de la Santé publique a examiné le premier rapport concernant la loi sur l'euthanasie[56]. Plusieurs des questions posées à l'époque n'ont pas encore trouvé de solution. Le Dr Yolande AVONTROODT avait alors déjà demandé de poursuivre les recherches sur toutes les interventions médicales en fin de vie[57]. Cela avait même conduit à une dispute hallucinante sur la surenchère commerciale entre les groupes pharmaceutiques APB et Multi-pharma à propos d'un kit d'euthanasie[58]. En effet, le Thiopental? n'existait qu'en grand conditionnement (pour un usage hospitalier) et n'était par conséquent pas adapté pour une utilisation par le généraliste. Le kit d'euthanasie a été abandonné mais le législateur a été conciliant à l'égard des pharmaciens.

La loi sur l'euthanasie a fait l'objet d'un ajout prévoyant que le pharmacien qui délivre une substance euthanasiante au médecin prescripteur en personne qui atteste sur la prescription qu'il agit en accord avec la loi du 28.05.2002, ne commet pas de délit.[59]

Depuis lors, un jugement a été rendu en faveur d'un pneumologue, travaillant à l'hôpital d'Asse, qui avait euthanasié une patiente en fin de vie sans que celle-ci n'ait rédigé une déclaration écrite. Le médecin avait été licencié par l'hôpital pour faute grave. Le tribunal a jugé que le licenciement était injustifié et l'hôpital a dû payer une indemnité conséquente au médecin.[60]

En moins de 2 ans, des cas semblables se sont également présentés à Namur, à Bruges, à Renaix, à Edegem, à Liège, à Duffel, à Furnes, à Tournai et à Boom.[61]

Il s'agit chaque fois d'imbroglios juridiques complexes qui donnent du fil à retordre aux avocats et aux tribunaux et qui occasionnent un grande souffrance personnelle tant aux proches qu'au médecin réalisant l'euthanasie et à la famille de celui-ci.

Dans ce contexte, je reprends mot pour mot un passage du point VIII “Le débat sur l'euthanasie et le projet de loi sur l'euthanasie” de mon rapport annuel 1999 :
"Lors de la première réunion du Comité directeur du GBS ayant suivi la publication de la proposition de loi relative à l’euthanasie de la majorité violette, le 13.1.2000, une discussion argumentée a été menée sur ce thème délicat qui est au cœur de l’actualité. Elle a débouché sur un communiqué de presse bref et ferme en deux points, que nous reproduisons ci-après tel quel :
«1. Vu la complexité du dossier et vu le manque de données suffisamment étayées scientifiquement, nous estimons que le projet de loi actuel est inacceptable.
2. Vu la survenance extrêmement rare de poursuites en cette matière, nous estimons qu'une loi spéciale n'est pas nécessaire[62]
"

Qu'il soit bien clair que, en contradiction totale avec ce que le Prof. Wim DISTELMANS ne cesse de répéter[63], la loi relative à l'euthanasie n'a en aucune façon amélioré la sécurité juridique du médecin. Maître Walter GONTHIER a déclaré au cours du même débat à Ostende que la sécurité juridique est relative et qu'il pouvait établir de plusieurs témoignages de médecins que les médecins font preuve de plus de retenue que par le passé, ce qui conduit parfois à des refus d'euthanasie justifiée, purement et simplement par crainte de ne pas satisfaire aux règles difficiles et fort sujettes à interprétation de la loi relative à l'euthanasie.
Précisément comme je l'ai décrit dans mon rapport annuel de 1999[64].

En novembre 1999, le conseil d'administration de l'ABSyM s'était également prononcé contre une loi sur l'euthanasie. Ce qui n'est pas la même chose que se prononcer contre l'euthanasie. Lorsque cela a fait la une du journal “De Standaard”[65], j'ai reçu la visite du journaliste vedette Siegfried BRACKE qui a posé une seule question pour une interview éclair : (traduction) "N'est-il pas vrai que l'ABSyM est contre la loi sur l'euthanasie car il n'est plus possible d'envoyer une facture à une personne décédée?".
Ce type de réaction, qui ne vole pas bien haut, à l'encontre de personnes qui osent s'opposer à l'extension de la loi sur l'euthanasie à des enfants et à des personnes démentes ne cesse d'augmenter.

Cela me fait penser à un film d'horreur/science fiction de 1973 que j'ai pu voir durant mes études : Soylent Green avec Charlton HESTON, l'acteur vedette qui n'a pas encore été euthanasié malgré son Alzheimer, dans le rôle principal. L'action est située en 2022 à New York qui est surpeuplée, polluée et rendue quasiment invivable. Dans cette ville frappée par une catastrophe malthusienne et où règnent famine et pénurie d'eau, les citoyens sont exhortés à opter pour l'euthanasie. Au milieu d'une nature splendide filmée en cinérama avec prise de vue sur 360° et sur l'air de la Pastorale de Beethoven, les fonctionnaires à la solde de l'Etat endorment leurs "clients" pour l'éternité. L'élément horrible résidait dans le fait que les "clients" n'étaient pas informés du fait que leurs corps serviraient de matière première pour les produits alimentaires que la Soylent Corporation proposait aux New-yorkais en lieu et place du “soya” et des “lentils” (lentilles) : soylent green.
Horrible mais fictif. Les propositions que d'aucuns entendent faire inscrire dans la loi relative à l'euthanasie aujourd'hui sont, quant à elles, à la fois horribles et réalistes.

Parmi les dizaines de positions et opinions allant dans toutes les directions qui ont été publiées[66], surtout après que le cardinal Godfried DANNEELS a eu l' "audace" de tenir certains propos, dans le cadre de son homélie de Noël du 25.12.2005, que certains partisans de l'extension de la loi sur l'euthanasie ne souhaitaient pas entendre, j'en cite une, du Dr Luc BONNEUX, qui était jusqu'il y a peu collaborateur au Centre d'expertise fédéral où, comme membre du conseil d'administration, j'ai pu apprendre à le connaître comme un scientifique médical particulièrement critique : (nous traduisons) "Imposer par la loi à des gens de dépérir jusqu'à ce que leur corps très affaibli finisse par lâcher est tout aussi peu éthique qu'imposer par la loi à des gens d'y mettre un terme. Le législateur raisonnable veille à éviter tout abus mais il doit garder ses distances. Ce n'est pas à lui de déterminer comment les gens envisagent leur fin de vie[67]" . Ceci mérite réflexion.

Mon opinion personnelle est que la loi sur l'euthanasie peut être retirée tout de suite. La déontologie et le droit pénal auraient suffi dans tous les cas susvisés ayant fait l'objet de poursuites par les tribunaux. Il n'y a par conséquent pas de raison d'étendre cette mauvaise loi qui a de plus conduit au démantèlement des soins palliatifs.


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[56]   Loi du 28.05.2002 relative à l'euthanasie (M.B. du 22.06.2002).

[57]   "Meer vragen dan antwoorden na euthanasieverslag". De Standaard. 20.10.2004.

[58]   "De dood in kits beschikbaar". Artsenkrant. Nr. 1669. 22.04.2005

[59]   Loi du 10.11.2005 complétant la loi du 28.05.2002 relative à l'euthanasie par des dispositions concernant le rôle du pharmacien et l'utilisation et la disponibilité des substances euthanasiantes (M.B. du 13.12.2005).

[60]   "Euthanaserende arts onrechtmatig ontslagen". Artsenkrant. Nr. 1683. 17.06.2005.

[61]   "Doen sterven is niet hetzelfde als laten slapen". De Standaard. 04.08.2005.

[62]   "Colour blind under the rainbow. Un aperçu de l'année socio-politique dans le domaine de la médecine spécialisée en Belgique”. M. MOENS. Rapport annuel du GBS 1999. Le Médecin Spécialiste. N°. 2. Février 2000.

[63]   Notamment durant un débat passionnant organisé le 02.09.2005, à Ostende par la Société belge d'éthique et de morale médicale.

[64]   Rapport annuel du GBS de 1999. Points VIII.3.3. Juridisme et VIII.3.6. Brève analyse du texte. Le Médecin Spécialiste. N° 2. Février 2000.

[65]   “Grootste artsensyndicaat verwerpt paarse euthanasieplannen. Dit is de banalisering van de dood”. De Standaard. 24.12.1999

[66]   Bijvoorbeeld "Euthanasie. Mgr. Danneels relance les débats". La Libre Belgique. 27.12.2005.

[67]   "Leven voorbij de vervaldatum". De Standaard. 29.12.2005.

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